Le kétoprofène et le Doliprane figurent parmi les antalgiques les plus prescrits en France. Beaucoup se demandent si on peut les prendre ensemble sans risque. La réponse courte : oui, cette association est possible et même reconnue médicalement. Mais quelques conditions s’imposent.

Kétoprofène et doliprane : deux mécanismes d’action complémentaires

Ces deux médicaments n’appartiennent pas à la même famille pharmacologique, ce qui rend leur association pertinente. Le Doliprane contient du paracétamol, une molécule antalgique et antipyrétique qui agit au niveau du système nerveux central pour moduler la perception de la douleur. Il ne possède aucun effet anti-inflammatoire. Sa tolérance gastrique est excellente et il convient à de multiples profils, y compris les femmes enceintes sous surveillance médicale.

Le kétoprofène, lui, est un anti-inflammatoire non stéroïdien (AINS) qui bloque les enzymes cyclo-oxygénases COX-1 et COX-2, réduisant ainsi la production de prostaglandines à la source de l’inflammation. Disponible sous forme de comprimés ou de gel, il agit en moyenne 30 minutes après la prise orale pour une durée d’environ 4 heures. Les formes à libération prolongée (comme le Bi Profenid ou le Profenid) montent plus lentement en charge mais couvrent une durée plus longue.

Le paracétamol, de son côté, offre une durée d’action de 4 à 6 heures. Ces deux fenêtres temporelles se complètent naturellement, d’où l’intérêt thérapeutique de les combiner dans certaines situations douloureuses.

Selon le Dr Pascal Chazerain, chef du service de rhumatologie au Groupe Hospitalier Diaconesses Croix Saint-Simon à Paris, cette association permet souvent de réduire les doses de chaque médicament pris séparément, tout en maintenant une couverture antalgique satisfaisante. C’est ce qu’on appelle l’analgésie multimodale.

Dosages, espacement des prises et profils à risque

Prendre les deux ensemble ne signifie pas doubler les doses. Les seuils restent identiques, avec ou sans association.

Médicament Dose par prise (adulte) Espacement minimum Dose maximale/jour
Paracétamol (Doliprane) 500 mg à 1 000 mg 4 à 6 heures 4 000 mg
Kétoprofène 50 mg, 2 à 3 fois/jour Variable selon forme 200 mg

Pour optimiser la couverture antalgique sur la journée, espacer les deux prises d’une à deux heures est recommandé, même si une prise simultanée reste possible. Le kétoprofène se prend de préférence pendant les repas pour protéger la muqueuse gastrique. Le paracétamol, lui, peut être pris à n’importe quel moment.

Cette combinaison s’avère particulièrement utile pour les douleurs post-opératoires, les contractures musculaires avec composante inflammatoire, les douleurs rhumatismales ou articulaires et les douleurs dentaires intenses. Quand une seule molécule ne suffit pas, l’association prend tout son sens.

Certains profils nécessitent une vigilance renforcée. Les personnes âgées de 65 ans ou plus présentent un risque accru d’effets indésirables digestifs et rénaux avec le kétoprofène. En cas d’antécédent d’ulcère gastrique ou duodénal, d’association avec des anticoagulants, des antiagrégants plaquettaires ou des corticoïdes, un avis médical s’impose avant toute utilisation. Un inhibiteur de la pompe à protons comme l’oméprazole peut être prescrit en parallèle pour protéger l’estomac lors d’un traitement prolongé.

Le kétoprofène est formellement contre-indiqué en cas d’ulcère gastroduodénal actif, d’insuffisance rénale ou hépatique sévère, d’allergie aux AINS ou à l’aspirine. Chez la femme enceinte, il est proscrit à partir de 24 semaines d’aménorrhée (début du 6e mois), toutes voies d’administration confondues, en raison de risques graves de malformations cardiaques et pulmonaires du fœtus. Durant les cinq premiers mois, seul un médecin peut évaluer le rapport bénéfice-risque au cas par cas.

AINS et infections : ce risque que beaucoup ignorent encore

Voici un point que le Dr Vella, directeur des médicaments antalgiques à l’ANSM, considère comme insuffisamment connu des prescripteurs eux-mêmes. Les AINS, dont le kétoprofène, peuvent aggraver certaines infections bactériennes, spécialement à streptocoque, en favorisant l’expression d’une protéine appelée vimentine qui facilite leur prolifération et réduit l’efficacité de l’antibiothérapie associée.

Les données sont édifiantes. Entre janvier 2019 et juin 2023, les centres régionaux de pharmacovigilance (CRPV) de Tours et de Marseille ont recensé 54 cas graves d’infections bactériennes liés au kétoprofène, dont 17 cas d’infection streptococcique ayant conduit à 3 décès. Depuis 2000, ce sont 49 complications infectieuses liées au kétoprofène qui ont été signalées en France.

Une étude menée dans 39 pharmacies à Caen illustre le problème : face à un tableau clinique évocateur d’angine bactérienne avec demande d’ibuprofène en automédication, seules 3 pharmacies ont refusé la délivrance. Les 17 autres (47 %) ont délivré le médicament sans poser la moindre question ni formuler de conseil.

Les recommandations de l’ANSM sont claires :

  1. Privilégier le paracétamol en première intention pour soulager fièvre et douleur en contexte infectieux (angine, otite, rhinopharyngite, infection dentaire ou cutanée).
  2. Éviter tout AINS en cas de varicelle, syndrome grippal ou infection ORL non documentée biologiquement.
  3. Ne pas dépasser 3 jours de traitement en cas de fièvre, ni 5 jours en cas de douleur.
  4. Arrêter le traitement dès la disparition des symptômes.
  5. Ne jamais associer deux AINS simultanément, sous peine d’exposition à des risques graves incluant insuffisance rénale aiguë et atteinte hépatique.

Le Pr Patrick Marcellin, hépatologue, rappelle par ailleurs que le paracétamol, bien que mieux toléré, reste la première cause de greffe hépatique d’origine médicamenteuse en France en cas de surdosage, même léger et répété. L’association kétoprofène-Doliprane est donc possible, mais ni anodine ni à prendre à la légère. Respecter les doses, consulter son médecin ou son pharmacien avant de combiner ces deux molécules : c’est la condition pour tirer le meilleur de cette association sans en subir les effets indésirables.

Sélim Tessier