Prendre un antibiotique et un anti-inflammatoire ensemble : ça paraît logique quand on souffre, mais c’est souvent une mauvaise idée. Depuis l’an 2000, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a recensé 337 complications infectieuses liées à l’ibuprofène et 49 liées au kétoprofène. Ces chiffres ne sont pas anodins. Ils révèlent une pratique courante, parfois hasardeuse, que beaucoup banalisent à tort.
Une association très répandue, mais pas sans risques
Les données de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie (CPAM) de Lorraine pour 2013 sont édifiantes. Sur 2 014 434 assurés, 53% avaient reçu au moins une ordonnance d’antibiotiques. Parmi eux, 51% avaient également reçu des anti-inflammatoires lors de la même prise en charge. Résultat : 27% des assurés lorrains se sont retrouvés avec une co-prescription antibiotiques/anti-inflammatoires dans l’année. Ce chiffre monte à 66% chez les chirurgiens-dentistes et stomatologues, contre 35% pour les pédiatres.
Une étude observationnelle menée en pharmacies de ville en Lorraine, entre février et avril 2015, a confirmé cette tendance. Sur 181 questionnaires exploitables, 45,9% des patients présentaient une co-prescription, dont 51,8% associant un antibiotique à un anti-inflammatoire non stéroïdien (AINS). Les motifs infectieux les plus fréquents : infections respiratoires hautes (49%), respiratoires basses (31%) et urinaires (9%).
Franchement, ces chiffres devraient alerter. Parce que prescrire les deux simultanément n’est pas anodin, surtout quand on comprend ce que fait réellement un anti-inflammatoire sur le terrain infectieux.
Pourquoi les anti-inflammatoires favorisent les bactéries
L’inflammation est une réponse immunitaire essentielle : elle attire les cellules de défense vers le site de l’infection. Baisser cette inflammation artificiellement avec un AINS ou un corticostéroïde, c’est freiner la capacité du corps à combattre les bactéries. Pire, cela peut masquer les symptômes et retarder un diagnostic correct.
Les complications potentielles sont sérieuses :
- Abcès compliqués lors d’angines
- Fasciites nécrosantes et dermohypodermites sévères
- Pneumonies et pleurésies graves
- Cellulites et médiastinites d’origine ORL
- Méningites et abcès cérébraux
Ces infections graves sont souvent causées par le Streptocoque ou le Pneumocoque. Une revue de littérature publiée dans la revue Médecine en décembre 2016 confirme que la prise d’AINS lors d’une infection stimule des complications cutanées, sous-cutanées, pleuropulmonaires et ORL. Ce risque existe même lorsqu’un antibiotique est déjà en cours, surtout si ce dernier n’est pas adapté au germe.
La varicelle chez l’enfant ou le zona chez l’adulte illustrent bien ce danger. Sous AINS, ces infections virales peuvent évoluer vers des formes sévères, avec des complications qui n’auraient pas eu lieu sans l’anti-inflammatoire.
Les anti-inflammatoires sont peu efficaces en pathologie infectieuse
On imagine souvent qu’associer un anti-inflammatoire à un antibiotique accélère la guérison. Les données ne confirment pas cette intuition. Pour les angines et pharyngites, les corticostéroïdes systémiques permettent certes un soulagement de la douleur pharyngée 6 heures plus tôt, et une disparition totale de la douleur 14 heures plus tôt sous antibiothérapie associée. Mais ce bénéfice modeste ne justifie pas le risque pris.
| Pathologie | Taux d’association observé | Efficacité démontrée |
|---|---|---|
| Angine | 65% (AINS) | Bénéfice très modeste |
| Rhinopharyngite | 38% (AINS) | Aucune différence significative |
| Sinusite aiguë | 80% (AINS + corticoïdes) | Efficacité très modeste |
| Otite moyenne aiguë | 55% (corticoïdes) | Aucun intérêt démontré |
| Bronchite aiguë | 49% (corticoïdes) | Aucun intérêt démontré |
Pour la rhinopharyngite, les AINS versus placebo ne montrent aucune différence significative sur le score symptomatique total. Pour la sinusite aiguë de l’adulte, même constat : l’efficacité des corticostéroïdes systémiques reste très modeste. En clair, on prend des risques pour un bénéfice clinique quasiment nul dans la plupart des infections courantes.
Les corticostéroïdes méritent une vigilance particulière. La revue Prescrire soulignait dès 2001 l’absence d’étude recommandant les corticoïdes par voie générale pour les infections ORL aiguës, à l’exception de la laryngite sévère de l’enfant (dose unique de dexaméthasone à 0,6 mg/kg). Une étude états-unienne publiée dans la revue Médecine en juin 2017 a documenté des effets secondaires graves, dont infections, événements thromboemboliques et fractures, même pour des corticothérapies courtes. Ajoutez à cela le risque tendineux des fluoroquinolones, majoré par la prise concomitante de corticostéroïdes, et le tableau devient préoccupant.
Quand et comment utiliser cette association sans se mettre en danger
Soyons clairs : l’association antibiotique/anti-inflammatoire doit rester remarquable et ne se décide pas seul. Deux situations peuvent la justifier médicalement. D’abord, lorsqu’une infection bactérienne a pour origine une cause inflammatoire, et que traiter cette inflammation est nécessaire pour éradiquer l’infection. Ensuite, lorsqu’un état inflammatoire important survient au cours d’une infection, à la condition stricte que cette infection soit parfaitement contrôlée par un antibiotique adapté au germe identifié.
Concernant l’amoxicilline et l’ibuprofène, il n’existe pas d’interaction chimique majeure entre ces deux molécules. Mais cette combinaison fragilise considérablement la muqueuse digestive : l’ibuprofène irrite la paroi gastrique, l’amoxicilline déclenche fréquemment nausées et diarrhées. L’effet cumulatif peut devenir problématique, surtout chez les personnes sous anticoagulants comme la warfarine, ou présentant des antécédents cardiaques, rénaux ou hépatiques.
Pour soulager douleur et fièvre en attendant une consultation, le paracétamol reste la seule option recommandée. Il n’apporte pas moins de soulagement que les AINS dans la majorité des infections courantes, sans en partager les risques. Si une douleur plus intense nécessite un palier supérieur, le tramadol (à partir de 3 ans) ou la morphine (enfants de moins de 3 ans) relèvent d’une prescription médicale. Automédication avec des AINS lors d’une infection : c’est le mauvais réflexe, même si c’est tentant. La prudence paie toujours plus que l’urgence.
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